FLORENT AZIOSMANOFF

Metteur en scène d’acteurs numériques

Florent Aziosmanoff, éditorial, catalogue des 4ème Etats Généraux de l’Ecriture Interactive, accompagnant la 1ère édition du Festival 1erContact, organisé par Le Cube à Issy-les-Moulineaux en 2002





La maîtrise des techniques de prise d’initiative, issues du champ de la vie et de l’intelligence artificielle, donne la possibilité aux auteurs de réaliser des œuvres dotées de comportements complexes, accédant en cela à la véritable spécificité de l’expression par le médium numérique. En décollant l’interactivité de la simple action-réaction, pour la conduire vers un principe d’influence sur le milieu visité, les systèmes temps réel placent l’enjeu de la situation œuvre-spectateur sur la relation, plutôt que sur la commande. Ces œuvres numériques se présentent alors comme des situations dotées d’une « vie propre », dans lesquelles le spectateur vit une expérience globale. Le discours de l’œuvre imprègne toutes les dimensions de cette expérience, dimensions plastique et musicale, bien entendu, mais également mise en scène et direction d’acteurs. Se situant en cela dans la perspective du cinéma, du théâtre et plus largement du spectacle vivant, l’auteur doit définir et régler les comportements de toutes les entités, tous les « acteurs » de son univers. Ces acteurs n’étant, bien entendu, pas nécessairement anthropomorphes, mais pouvant être un objet plastique, une expression textuelle, un environnement musical, ou n’importe quel élément qui pourrait être doté d’un comportement autonome.

Pour qu’une expérience durable, profonde et sensible, puisse s’installer entre le spectateur et l’œuvre numérique, celle-ci doit proposer une formulation et des échanges de nature à engager réellement le spectateur dans la relation. L’expression artistique dans ce domaine ne rencontre pas seulement le « goût » de son public, mais également sa critique aiguisée par la plus permanente de ses activités, l’évaluation du sens de son environnement. Nous sommes en effet habitués à estimer le comportement d’un tiers, en apprécier sa cohérence et à en déduire ses raisons et motivations, à travers tout particulièrement ses réactions dans l’échange. L’auteur se trouve en cela plus proche d’avoir à réaliser une direction pour des acteurs qui auront à improviser. Qui ne seront donc plus servis par « l’intelligence » d’un texte interprété, mais devront manifester en permanence la cohérence et la profondeur des vues de l‘auteur, quel que soit l’imprévu des situations. Le paradoxe pour l’auteur est alors d’avoir à créer des œuvres dont la qualité de réaction face à l’imprévu, la capacité d’adaptation, voire d’évolution, dépend de la liberté et de l’autonomie qu’il leur donne. Ce qui s’accompagne nécessairement d’une perte de contrôle… L’enjeu pour lui consiste alors à savoir comment il pourra continuer à se reconnaître dans une expression qu’il ne maîtrise plus. Cela suppose qu’il place sa vision au niveau de la structure générique et fondamentale de son expression, qu’il établisse des modèles plutôt que des formes finales, qu’il définisse des motivations plutôt que des actes.

Parmi les questions nouvelles qui se posent, l’une d’entre elles concerne la définition du point de vue du spectateur. Avec pour spécificité que la relation du spectateur avec l’œuvre passe notamment par la manipulation de ce point de vue. Sa définition et la nature de la liberté offerte dans sa manipulation revêtent donc une grande importance. Le spectacle vivant fixe par la force des choses ce point de vue, et cela d’une manière très codifiée, que se soit pour la salle, le cirque ou la rue, alors que le cinéma pour sa part a pu en explorer la variation et la fragmentation. Cette question du point de vue a également animé l’émergence des différents mouvements de l’art moderne et contemporain, trouvant une certaine mise en mouvement avec les installations interactives. Et transposé dans le domaine de la musique, le « point d’audition », par nature particulièrement rigide, trouve une forme de liberté à travers les installations interactives ou le mix. Mais, dans l’immense majorité des cas, l’action du spectateur n’est pas intégrée, elle n’a pas pu être envisagée comme consubstantielle même de l’expérience de consultation. Tout reste à définir sur cette question fondamentale, et l’on peut imaginer que certaines œuvres numériques pourraient n’explorer que cette question, donnant à porter sur un objet fixe ou séquentiel un point de vue animé d’un comportement autonome.

Le fait d’investir l’espace urbain donne justement l’occasion de reposer la question de la modalité de la relation avec l’œuvre numérique, qui a déjà trouvé une forme de normalisation soit dans un système de consultation privée avec clavier, souris et écran, soit dans une représentation muséale avec en général une situation immersive. La ville offre une immense variété de supports et de situations de vie qui permettent de redéfinir les modalités d’énonciation de l’œuvre numérique et de sa relation au public. Les quatrième Etats Généraux de l’Ecriture Interactive proposent de débattre de ces questions et de ces perspectives, ouvertes notamment par l’expérience du festival 1erContact, qui installe ces « acteurs numériques » dans l’espace urbain.

Florent Aziosmanoff