L’auteur et le contre emploi
Florent Aziosmanoff, Editorial NOV’ART n° 20, ART3000, Paris, Il y a quelques années, lors d’une conférence qu’il donnait aux étudiants de la FEMIS, Jean-Luc Godard montra le film institutionnel qu’il venait tout juste de réaliser pour France Télécom. La direction de cette société souhaitait faire une action de prestige autour du déploiement de ses satellites : se payer un film de Godard, c’était vraiment chic. Celui-ci projeta donc son film, une vidéo d’une vingtaine de minute, étonnant collage d’images, conversations téléphoniques d’amants entre un garagiste et une femme dans une arrière boutique, conversations entre des anges, vieil homme et jeune femme marchant au bord d’un lac suivi par leur Rolls, avec par intermittence les apparitions allégoriques d’un satellite. Un fascinant et très beau film. Dont on ne comprenait vraiment pas le rapport avec la relation entre l’industrie des télécommunications et la technique des satellites, en tout cas dans le cadre d’une communication institutionnelle. Il fut posé à Godard la question “ Et, qu’en pense le patron de France Télécom ? L’a-t-il vu ? ”, “ Oui, il l’a vu. Il est content. Il ne sait pas bien ce qu’il va en faire, mais il est content ”.
Dans cette anecdote, il y a un trait caractéristique, qui est la reconnaissance profonde pour la qualité d’un auteur. Le patron de France Telecom pouvait se permettre ce geste qui restera peut-être gratuit, ou peut-être servira, mais qu’il assumait sereinement, parce que Jean-Luc Godard avait fait authentiquement du Jean-Luc Godard.
La réalité de l’industrie du multimédia est à l’opposée de cet exemple : on utilise les auteurs sans chercher à comprendre ce qu’ils sont ni ce qu’ils apportent réellement.Cela peut paraître étonnant dans ce domaine où l’on assiste aujourd’hui à un fort engouement pour les “ auteurs ”, mot magique en forme de réponse à tous les problèmes de réussite. En effet, après quelques errements, il y eu la découverte de l’Auteur. Ha, l’agréable personnage ! Voilà quelqu’un porteur d’une vision, capable de prendre un thème et de décider en âme et conscience, de bout en bout, ce qu’il convient de faire. D’ailleurs, grâce à lui, on sortait des affligeantes mise en page ressemblant aux étalages d’outils du B.H.V. On entrait dans le domaine de l’invention, de l’inspiration, du sensible. Et la qualité des productions s’en est ressentie, elles décollaient et commençaient à plaire au public. Pour ceux qui pensent vite et agissent vite, il y avait là une bonne solution, simple. Certes, il fallut se plier à la loi et verser des droits d’auteur, mais bon, les choses ont un coût. Aujourd’hui, on est donc dans une situation où producteurs et éditeurs voient dans la présence d’un auteur la clé de la réussite d’une production. Et chacun de chercher ce personnage à la constitution particulière, que l’on prendra là où il est, pour ce qu’il est. Ou plutôt, pour ce qu’il est sensé être en tant que “statut”, pas pour ce que sa sensibilité particulière ou ses désirs lui permettent de faire bien. Qu’importe l’auteur, pourvu qu’il soit auteur. Etonnant paradoxe pour un marché qui ne comporte en réalité que très peu de vrais titres de création libre, et essentiellement des titres de commande.
Ce qui est donc en général titre de producteur ou d’éditeur est faussement considéré comme titre d’auteur, avec des répartitions entre les responsabilités qui sont à l’inverse de la logique. Ainsi, le premier qui devrait donner le cadre de la commande passée à l’auteur, en terme de marché, de contenu, voire de plan de production, arrive benoîtement avec des “idées de traitement”. Il verrait bien que cela se fasse plutôt comme ci ou comme ça. Mais quant aux premiers points évoqués, il s’en remet à l’auteur, pour qu’il fasse quelque chose qui puisse se vendre à tout le monde*. Reportant donc sur lui l’éventuelle faute de n’avoir pas fait ce qui serait bon pour le marché.
Cet état de fait est fondé d’une part sur une incapacité à évaluer ce qui serait bon pour un marché à peine existant et d’autre part sur une incapacité à évaluer les auteurs eux-mêmes. La confusion est évidement à son comble pour les titres culturels : si l’on fait un titre sur tel musée ou exposition, cela relève de l’art donc du pur travail d’auteur. Alors qu’il s’agit d’un travail scientifique ou documentaire, qu’un ou plusieurs auteurs viendront ensuite mettre en forme. Certes, il arrive que certains travaillent dans cette compréhension de la situation. Mais dans la plupart des cas, on choisi le raccourcis de prendre un “nom” (à la mesure de ce que l’on peut), et on le laisse se débrouiller.
Le plus fâcheux de l’affaire, ce n’est pourtant pas les contre-performances que cela ne manque pas d’occasionner, sur des titres qui seront de toutes manières à refaire prochainement pour de simples aspects de mise à niveau technique. Ce serait plutôt finalement que l’on ne s’intéresse pas à ces auteurs pour leur vraie production personnelle, faisant confiance à l’investissement qu’ils font dans leur démarche. C’est pourtant souvent sur leurs réalisations expérimentales qu’ils sont distingués. Puis il y a comme l’idée que “ lui, ce qu’il fait est sympa, mais moi je saurais l’utiliser, l’encadrer pour faire ce qui plaira au public, ou du moins ce qui se vendra ”. Et d’abreuver le marché avec des titres vaguement “conçus” commercialement, sans vision, en se privant d’y proposer des vraies démarches d’auteurs. Peut-on imaginer ce qu’il serait ce marché, si plutôt que de l’électroménager il proposait de grands souffles lyriques. Pensons à la musique, au cinéma, à la littérature, où le public est attiré par la magique fascination pour l’exploration d’univers d’auteurs. Dans le multimédia, ceux-ci sont détournés de leur terrain d’excellence, employés pour aller travailler souvent maladroitement sur ce qui à l’arrivée restera bien fade.
Florent Aziosmanoff
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