FLORENT AZIOSMANOFF

Réseaux - L'esthétique de la gratuité

  Editorial, NOV’ART n° 15 – novembre 1994

 

 

Quand vingt ans après les universitaires et les scientifiques, le monde de l'art et de la culture découvre les réseaux avec leurs autoroutes de l'information, on lui présente un Eldorado social, un univers où la distance est abolie, où chacun peut parler à chacun, où un geste peut être transmis à "tout le monde" immédiatement et sans distinction de "place" sociale – dans toutes les acceptions du terme.

L'artiste fait des gestes, poétiques. Et justement, il souhaite les transmettre à la multitude. Il souhaite que son acte tende à l'universel, ce qui se manifestera par la généralité avec laquelle il sera partagé. C'est dans la dématérialisation, dans l'accès au symbolique, qu'il touche à ce sublime recherché. Il se désincarnera alors pour rejoindre une grande fraternité, la collectivité humaine dans ses actes de l'esprit…

Pour cela, les réseaux semblent proposer un support littéralement approprié. Ils sont l'avènement de l'immatérialité. L'accès au prochain stade du développement de l'homme. Le vrai début du règne de l'esprit, dans une relation sociale où, en passant, la démocratie est poussée jusqu'au stade ultime de la responsabilité personnelle.

Oui. Et non.

Oui pourquoi-pas-peut-être pour le projet social et philosophique, mais plutôt non pour ce qui est de l'état actuel de sa mise en œuvre.

Quand on parle aujourd'hui de réseaux, on pense bien entendu à Internet. Rappelons brièvement ce qu'il est. Dans les années soixante, au cœur de la guerre froide, les militaires américains décident de mettre en place un système de télécommunication décentralisé, un maillage d'une multitude de réseaux indépendants, sans point de passage obligatoire que l'on pourrait détruire ou bloquer. Dans les années soixante dix et quatre vingt, ce réseau est de plus en plus massivement fréquenté par les scientifiques et les universitaires qui peuvent ainsi faire vivre leur communauté internationale en s'échangeant les informations nécessaires à leur différentes recherches. Début des années quatre vingt dix, peut-être parce qu'il atteint une taille critique, peut-être parce qu'il entre dans un phénomène de mode, il arrive sur le terrain du grand public, de la culture, de la création artistique. Il y a là une sorte de pente naturelle, exprimée à travers le vœu de voir la culture donnée en libre accès à l'ensemble de l'humanité.

Mais entre-temps, il y a changement de paradigme dans le jeu social.

Ces réseaux, qui existent maintenant depuis bientôt trente ans, ont vu émerger des règles sociales qui se sont établies sur la base des dynamiques de leur propre milieu. Concrètement : les informations qui se sont échangées étaient des informations "gratuites", qui n'appartenaient à personne. Et ceux qui "voyageaient" sur ces réseaux avaient leur activité financée par ailleurs. Plus concrètement encore : le fait d'indiquer que le mélange du chlore et du sodium donne du sel de table, ou de signaler que cette information est détaillée dans tel ouvrage, est effectivement en soi une information "gratuite", qui n'appartient à personne en particulier. Et les chercheurs ou universitaires qui participent à ces échanges reçoivent des bourses ou des salaires pour cette activité. L'abonnement et les connections à Internet sont de même payées par le labo. Il y a donc un découplage des responsabilités entre le fait de participer à faire circuler une information en y ajoutant éventuellement du sens ou en l'intégrant dans une autre cohérence, et le fait d'en supporter les implications financières comme de responsabilité morale. Le fait qu'il s'agisse souvent de personnes dans le cadre d'une démarche personnelle ne change pas grand chose au principe.

C'est sur ce terrain qu'avec fertilité s'est développée l'esthétique de la gratuité. Il s'est installé là une société de personnes  connectées, immergées dans l'information du monde entier dans un vaste acte généreux d'intérêt commun. Il ne faut pas en sous-estimer la portée symbolique.

Comme il faut en voir les dérives. Cet enthousiasme général a conduit les membres de cette société à élargir leur fonctionnement aux autres secteurs des échanges. Ainsi, il devient de plus en plus fréquent de voir proposés en "libre consultation" des œuvres musicales, des images, des textes… qui sont éventuellement empruntés ici ou là un peu légèrement, mais, plus pernicieusement encore, qui peuvent être des créations personnelles de celui qui les livre au réseau. Là aussi dans une intention généreuse. Et d'installer l'idée qu'en ce qui concerne la création artistique, comme pour le chlorure de sodium, il s'agit d'une "information" de libre accès.

Mais, très concrètement encore : lorsque je prends « Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme !… » pour mon propre plaisir ou pour l'utiliser à d'autres fins, je prends quelque chose qui appartient à Verlaine. Je dois lui demander sa permission et je dois le payer. Et si je ne le fais pas, je suis non pas en train de lui rendre service en faisant la promotion de son œuvre, je suis en train de lui porter un préjudice direct. Les choses sont organisées ainsi dans ce secteur des échanges sociaux, que cela se passe sur les réseaux ou non. Le poème de Verlaine est à Verlaine, et il a besoin de notre rémunération directe parce que tout simplement c'est le seul moyen qu'il a de financer la poursuite de son activité de création.

Voilà pourquoi une certaine vision de la générosité qui a cours sur les réseaux ne peut pas être généralisée à tous les échanges. Pour ce qui concerne la création artistique, il faut bien au contraire utiliser les possibilités simples et fiables de la numérisation pour identifier et suivre la circulation des œuvres. Ce qui permettra aux auteurs (comme à tout ce secteur professionnel) de savoir comment leur travail est apprécié, et d'en avoir un nécessaire et juste retour financier.

Et quant au regret que l'on pourrait avoir en pensant que l'art et la culture échapperont ainsi au libre échange, ils peuvent être tempérés en songeant qu'en fait de liberté, ces échanges serviraient alors uniquement les intérêts des opérateurs de réseaux. N'oublions pas que c'est très exactement sur la somme de nos fameux actes généreux que se bâtit un des plus énormes secteurs économiques à venir. Jamais sans doute de telles masses d'argent n'auront été en jeu derrière un acte qu'on a la naïveté de croire gratuit.

Florent Aziosmanoff